La Suisse au rythme des Capitales culturelles
Un programme de capitales culturelles va enfin voir le jour en Suisse. Longtemps portée par une poignée de personnes, cette idée a en effet obtenu la reconnaissance de la Confédération et les préparatifs vont bon train à La Chaux-de-Fonds, ville retenue pour accueillir l’édition inaugurale de 2027. Second volet d’un triptyque 1 consacré aux fondements d’une telle action, cet article propose d’étoffer quelque peu les formules lapidaires propres aux documents de communication et de présenter le projet de l’Association Capitale Culturelle Suisse, de ses origines aux voies de concrétisation qu’il a récemment empruntées.
Mathias Rota, septembre 2024
Rafraîchir l’Exposition nationale
Souhaitant raviver sans trop attendre la ferveur d’une Exposition nationale qui à l’automne 2002 vivait ses derniers instants, Daniel Rossellat puisa l’inspiration au-delà de la frontière, dans une action alors en plein essor : les Capitales européennes de la culture. Pour modeler son projet, il s’entoura de personnes avec qui il avait collaboré lorsqu’il était directeur d’événement à Expo 02. Quelques années plus tard, en 2013, naquit l’Association Capitale Culturelle Suisse, réunie autour d’un document 2 fondateur rédigé par Philippe Racine 3 et Michael Kinzer 4. Résolument ambitieux, le texte offrait de rafraîchir le concept même d’exposition nationale pour lui substituer une manifestation de moindre envergure, mais plus régulière et soumise à « une triple logique culturelle : présenter la créativité suisse à un moment précis ; offrir de nouveaux lieux de création et d’expression ; proposer un observatoire de l’évolution artistique suisse à intervalles réguliers » (Association Capitale Culturelle Suisse 2014:5). Cette base prometteuse nécessitait cependant, de l’avis même des rédacteurs, « un examen de détails pouvant mesurer ses forces, ses faiblesses et sa faisabilité » (Association Capitale Culturelle Suisse 2014:7). Une étude fut donc réalisée à partir de cette prémisse et rendue publique en janvier 2017 5 (Rota 2017). L’article qui suit propose d’en réenvisager les principaux apports à l’aune des évolutions connues par le projet de Capitale Culturelle Suisse.
En préambule, précisons que, depuis l’étude de 2017, la situation demeure inchangée : les villes suisses ne peuvent pas prétendre au titre de Capitale européenne de la culture. La décision du Parlement européen et du Conseil qui encadre l’action rappelle en effet que « seules les villes d’un État membre, d’un pays candidat ou candidat potentiel ou, sous réserve des conditions prévues dans ladite décision, d’un pays adhérant à l’Union peuvent participer à l’action de l’Union en faveur des capitales européennes de la culture » 6. Voilà pourquoi, alors même que la Norvège ne fait pas partie de l’Union européenne, la ville de Bodø 7 a obtenu le titre en 2024, en vertu de l’appartenance du pays scandinave à l’EEE/AELE 8 un statut que la Suisse a refusé par référendum 9. Cette impossibilité pour les villes suisses d’accéder au titre de capitales culturelles éphémères et le succès du programme européen et des nombreuses adaptations auxquelles il a donné lieu 10 expliquent l’accueil très favorable réservé au projet de l’Association Capitale Culturelle Suisse. Dans l’étude exploratoire de 2017, toutes les personnes rencontrées 11 saluaient ainsi déjà la pertinence de cette idée. Cet intérêt ne s’est pas tari depuis. Pour preuve, un récent courrier d’information envoyé par l’Association Capitale Culturelle Suisse aux villes du pays qui pourraient soumettre une candidature pour le titre de 2030 a éveillé de nombreuses réponses enthousiastes.
Mais d’où vient la capacité de séduction du projet ?
Une vitrine itinérante de la richesse culturelle suisse
Selon les objectifs qu’elle s’est fixés 12, l’Association Capitale Culturelle Suisse veut promouvoir la richesse artistique du pays en réunissant des acteurs et actrices culturel·les de toutes disciplines dans un cadre temporel et géographique déterminé. Bien qu’il s’incarne principalement dans le territoire de la ville-hôte, le programme forme toutefois l’occasion de nouvelles collaborations et de nouveaux réseaux à l’échelle nationale.
Si l’Association Capitale Culturelle Suisse a d’abord imaginé son projet comme une nouvelle vitrine de la richesse des milieux artistiques, la polysémie du terme « culture » permet d’y greffer une dimension supplémentaire, en jouant de l’itinérance du concept pour valoriser la grande diversité des traditions culturelles du pays. Capitale Culturelle Suisse se propose ainsi de promouvoir « la cohésion interne et la diversité culturelle du pays » (art. 2, al. 2, Cst.), telle que l’exige la Constitution fédérale, mais aussi de devenir un instrument de mise en œuvre de la Convention de l’UNESCO pour la protection et la promotion de la diversité des expressions culturelles 13. Cette attention à la diversité culturelle, qui permet de colorer chaque édition d’une teinte unique, dans un dialogue reliant les traditions des vallées de montagne et l’avant-garde des cœurs créatifs des villes globales, ne cherche toutefois pas à pétrifier ou fétichiser le patrimoine culturel du pays. Le programme offre au contraire une occasion de l’aborder dans toute sa complexité, son dynamisme et ses interactions avec le monde contemporain.
Revenant à une conception de la culture (légèrement) plus restreinte, soit une conception centrée sur les œuvres nées de l’esprit et de l’imagination d’artiste, l’Association Capitale Culturelle Suisse souhaite ensuite que son projet agisse sur la participation culturelle de la population. Enquêtes après enquêtes, la sociologie rappelle en effet que les pratiques culturelles restent — pour partie — déterminées par les positions des individus dans l’espace social (Coulangeon 2021). En d’autres termes, on ne naît pas public, on le devient. Un événement comme Capitale culturelle forme donc une nouvelle occasion de rompre la relation d’indifférence qu’une partie de la population entretient avec l’offre culturelle de son territoire. L’expérience des capitales européennes de la culture témoigne du bien-fondé de tels espoirs 14. Dans le message culture, la Confédération place d’ailleurs son soutien à l’Association Capitale Culturelle Suisse dans le chapitre « Participation et diversité », signalant que « des initiatives telles que la “Capitale culturelle suisse” contribuent également à promouvoir la participation culturelle » (Conseil fédéral 2023:85).
En réponse à la concentration observée des dépenses culturelles des ménages 15 sur un nombre restreint de propositions (Menger 2009), le programme cherche donc à accroître les dépenses culturelles locales de la population, et, ce faisant, à atténuer un peu la précarité du secteur. Car, avant de poursuivre la présentation du projet, il semble nécessaire de faire un bref détour pour aborder un thème qui n’avait pas été considéré dans l’étude de 2017, mais qui mérite pourtant qu’on lui dédie un paragraphe. La pandémie de Covid-19 a en effet rappelé que la richesse de l’offre culturelle du pays 16 reposait — du moins en partie — sur les sacrifices financiers de nombreux artistes et techniciens 17 (Rota 2022). Si la précarité existait bien sûr avant la crise, l’épisode l’a fait remonter de façon inédite dans le débat public. Un programme destiné à valoriser les secteurs de la culture ne doit dès lors pas devenir un cache-misère éphémère se désintéressant de la question de la précarité, mais il doit garantir des pratiques exemplaires en matière d’engagements et, à défaut de pouvoir résoudre une situation aux déterminants socio-économiques profonds, constituer au moins l’occasion de réflexions répétées au sujet des rémunérations dans les mondes de l’art. Cette volonté rejoint celle du Conseil fédéral qui, dans son message culture 2025-2028, place parmi ses priorités l’action de « garantir une rémunération équitable des acteurs culturels professionnels et améliorer les conditions de l’exercice de la profession et l’égalité des chances » 18.

Repenser les territoires
L’Association Capitale Culturelle Suisse espère que son projet déploie des effets au-delà des seuls milieux artistiques. Elle nourrit cet espoir du modèle duquel elle s’est inspirée. Car après des premières capitales européennes de la culture qui avaient surtout servi à renforcer provisoirement des budgets culturels pour mettre sur pied des événements sans lendemain, Glasgow révéla le pouvoir qui se nichait au cœur du concept, en l’utilisant pour organiser sa renaissance, soit, plus concrètement, sa mue en ville post-industrielle (voir article précédent). Transformée par le label, Glasgow transforma à son tour le programme des Capitales européennes de la culture. Celui-ci évolua d’une approche événementielle à une logique processuelle, c’est-à-dire qu’il ne consista plus en de simples festivités se déroulant durant les mois d’été dans des villes déjà très touristiques, mais il devint l’occasion d’un nouveau souffle pour des territoires en souffrance.
Le deuxième objectif imaginé par l’Association Capitale culturelle suisse pour son projet, à savoir « contribuer par la culture au développement à long terme des territoires, selon leurs besoins respectifs », s’inspire donc de cette évolution. Sans que le programme y perde son horizon artistique pour devenir un outil de développement territorial, l’Association exige des villes candidates qu’elles entament des réflexions de fond, que cela soit en matière d’urbanisme, de gouvernance, d’image, de mobilité, de participation démocratique, de cohésion sociale ou encore d’attractivité résidentielle ou touristique 19. Comme pour d’autres programmes de grande envergure 20, la littérature montre en effet que l’obtention du titre de Capitale culturelle accélère la résolution de certains problèmes territoriaux, par exemple en permettant de renouveler les modes de gestion en vigueur, ou de débloquer des fonds publics et privés, mais aussi de réunir de nombreuses parties prenantes autour d’un projet commun. Attention, les programmes de ce type ne peuvent cependant en aucun cas résoudre à eux seuls les difficultés socio-économiques des villes (Boland, Murtagh, and Shirlow 2019). Parfois même, certains mega-events, comme les Jeux olympiques, les accentuent (Baade and Matheson 2016). En mettant les besoins réels du territoire au centre et en faisant de l’événement un objectif intermédiaire d’une vision à long terme, la probabilité d’un succès s’accroît toutefois nettement (Soldo, Arnaud, and Keramidas 2013).

L’architecture de Capitale Culturelle Suisse en quatre questions clés
Quel financement ?
Le concept originel de l’Association Capitale Culturelle Suisse suggérait que la Confédération consacre un budget de 120 à 150 millions de francs au projet, par l’entremise d’un fonds annuel de 24 à 30 millions par année. Sans trop de surprise, cette proposition basée sur la réallocation des sommes destinées aux Expositions nationales n’a pas fait long feu. Et si, en 2017, ce modèle de financement paraissait déjà peu probable, les mesures d’économies à répétition entreprises depuis par la Confédération le confinent à l’utopie.
En se référant au fameux principe de subsidiarité, mais également pour ne pas accentuer davantage une balance des investissements fédéraux déjà à l’avantage des villes 21, l’étude recommandait un modèle dans lequel l’État fédéral offre certes un appui financier, mais où le financement provient d’abord des pouvoirs publics des territoires hôtes. C’est bien cette formule qui a été retenue, soit celle dans laquelle le terreau local — acteurs et actrices politiques, employé·es de l’administration, acteurs et actrices culturel·les, entreprises, associations, etc. — se mobilise dès les premières phases de la candidature pour réunir un budget minimum que l’association a fixé à 15 millions de francs, ceci afin de garantir une certaine importance au programme.
Le prochain article montrera que ce modèle est devenu réalité à La Chaux-de-Fonds, première Capitale Culturelle Suisse. Pour financer cette édition inaugurale, les exécutifs des villes et du canton ont ainsi soumis une demande de crédit de 2.5 millions à leurs législatifs respectifs 22. La Confédération, dont la participation garantit la respectabilité du programme, a également assuré qu’elle contribuerait. Si le montant doit encore être précisé, la conseillère fédérale à la tête du Département fédéral de l’intérieur, et donc de l’Office fédéral de la culture qui en fait partie, a affirmé lors d’un débat aux chambres fédérales que la Confédération accordera un montant substantiel au projet, et que, bien que ce montant ne soit pas encore fixé, il sera significatif 23. Une déclaration que la conseillère fédérale a ensuite répétée à plusieurs reprises au cours de l’été 2024. Rassurés par le soutien des trois niveaux du pouvoir en Suisse et attirés par la forme événementielle du projet, de nombreux sponsors ont également annoncé leur participation. Ces fonds viendront irriguer de manière inédite les milieux culturels Chaux-de-Fonniers. Le défi sera de voir perdurer les liens tissés à cette occasion.
Quel mode de désignation ?
Depuis l’étude 2017, le concept général de Capitale culturelle suisse est resté presque inchangé. Presque, car le rythme quadriennal a été abandonné au profit d’un cycle triennal, sous l’influence de certaines villes consultées qui, comprenant bien la nécessité d’un écart temporel suffisamment important pour que l’événement conserve son caractère d’exceptionnalité, craignaient toutefois qu’un délai trop conséquent ne les prive longtemps de la chance d’obtenir le titre. La première édition aura donc lieu en 2027, un multiple de 3, tout comme celles qui lui succéderont.
Si la première lauréate a connu un processus de nomination particulier en raison de son statut d’édition pilote, le déroulement de la sélection des prochaines villes s’organisera de la manière suivante. Six ans avant les festivités 24, l’Association porteuse du projet lance un appel à candidatures, qu’elle accompagne d’un document précisant les critères de sélection du programme et d’un guide de candidature. L’Association récolte les candidatures et forme en parallèle un jury composé de personnalités issues principalement des milieux culturels, tout en veillant au respect de certains équilibres (origine géographique, domaines artistiques, aires linguistiques, etc.). Le jury est chargé d’évaluer les dossiers des villes en suivant une procédure en deux étapes : une présélection (short list) et une sélection finale. Au terme d’une démarche d’environ un an et demi, il annonce son choix à l’Association qui prépare une cérémonie pour révéler le nom de la ville lauréate du titre de Capitale Culturelle Suisse 25. Celle-ci dispose alors de quatre ans pour donner forme à son projet.
En plus d’accompagner ce processus, l’Association Capitale Culturelle Suisse mène diverses opérations de lobbying et de communication pour promouvoir son projet. Soucieuse des effets à long terme de son action, elle veille également à mesurer l’impact du programme et elle organise le partage des connaissances entre les territoires lauréats. L’Association assure enfin le suivi des exigences que la Confédération a liées à son financement. L’expérience européenne prouve qu’une attention à ces différentes tâches réduit les risques d’échecs et favorise la pérennité du programme.
Quel programme ?
Les villes lauréates assument la programmation de l’événement, dans une recherche d’équilibre entre ambitions artistiques et exigences de fréquentation, de dépassement de l’opposition entre culture savante et culture populaire. Cette volonté s’inscrit dans la filiation du modèle européen, « l’une des initiatives culturelles les plus ambitieuses en Europe, et l’une des plus appréciées par les citoyens européens » 26.
L’Association Capitale Culturelle Suisse souhaite que le territoire lauréat accueille en outre certaines manifestations qui rythment l’année culturelle du pays, comme des cérémonies de remises de prix (à l’instar des prix suisses de la culture de l’OFC). De grands événements culturels ou institutions sont également invités à se délocaliser, du moins en partie — par exemple, un musée renommé organisant une exposition avec un musée de la ville lauréate, ou un festival de musique à succès y produisant quelques concerts. La Capitale culturelle suisse doit enfin accueillir des émissions de télévision ou de radio, soit inédites, soit délocalisées pour l’occasion, ainsi que des visites protocolaires, voire des sessions décentralisées du Parlement fédéral. La ville lauréate devient donc le centre du pays durant une année, un rôle qui dépasse le seul domaine culturel.
C’est quoi une ville ?
Qui peut prétendre au titre de Capitale Culturelle ? L’Association qui porte le projet propose de n’ouvrir les candidatures qu’aux villes de plus de 20 000 habitants. Cependant, cette approche, qui ne perçoit la ville que par sa démographie, ignore un débat de longue haleine en géographie. Les critères pour caractériser les villes sont en réalité plus divers 27 : ils peuvent être juridiques, par exemple dans le cas de nouvelles capitales, mais également spatiaux, lorsqu’ils mettent l’accent sur la continuité du bâti ou la morphologie urbaine, ou encore socio-économiques, soit la ville en tant que centre d’emplois ou lieu où naissent des modes de vie spécifiques (Ciattoni and Veyret 2023; Nédélec 2018). La définition de ville est donc aussi complexe que mouvante. Brouillant les frontières, le phénomène d’étalement urbain observé depuis plusieurs décennies en Suisse rend d’ailleurs l’exercice de plus en plus difficile, tant il devient en effet compliqué de distinguer « les villes moyennes d’autres types de localités, comme les quartiers mixtes des grandes villes, ou les grandes communes suburbaines d’agglomération » (Felder et al. 2024:34). Enfin, le critère démographique ne prend pas en compte les nombreuses fusions survenues depuis les années 2000 et qui ont donné naissance à des communes de plus de 10 000 habitants, sans que celles-ci puissent toutefois être tenues pour des villes 28.
La démographie ne fait donc pas la ville 29. Voilà pourquoi sans doute le programme de Capitale européenne de la culture, mais aussi son spin-off le plus réussi, les UK Cities of Culture, ne fixent aucun seuil minimal de population. En Suisse, une limite à 20 000 habitants ne permettrait la participation qu’à une cinquantaine de communes, dont beaucoup de communes suburbaines, tout en excluant du programme certains cantons dans lesquels aucune commune n’atteint cette importance démographique (AI, GL, JU, NW, OB et UR). Dans d’autres cantons, certaines communes qui possèdent une offre culturelle remarquable, comme Soleure ou Vevey, seraient également dans l’impossibilité de soumettre une candidature. La définition proposée par l’Office fédéral de la Statistique forme un remède à ces différents écueils. En effet, alors qu’elle a longtemps considéré les villes sur une simple approche démographique, soit les communes qui dépassaient les 10 000 habitants, voici une dizaine d’années que l’OFS définit des « villes statistiques » selon les critères suivants : densité et nombre d’habitants, nombre d’emplois et de nuitées en hôtellerie converties. Cette méthode la mène à identifier 172 villes statistiques en Suisse 30, dans tous les cantons, à l’exception d’Appenzell Rhodes intérieur 31. Avant de conclure, il faut préciser que l’Association Capitale Culturelle Suisse s’annonce flexible sur ce point, car elle déclare dans un récent document qu’elle réserve « en principe » le programme aux villes de plus de 20 000 habitants. Comme en Europe, le travail préparatoire de l’Association et du jury permet d’évaluer la pertinence des candidatures, ce qui se résume surtout à savoir si elles disposeront des infrastructures nécessaires pour accueillir les manifestations et si elles parviendront à réunir un budget suffisant pour mettre en place un programme artistique et culturel d’ambition nationale.

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Capitale Culturelle Suisse va enfin prendre son envol. La gestation fut longue. D’autres initiatives, comme les Capitales françaises de la culture 32 ou les Capitali italiane della cultura 33, ont été conçues plus tardivement, mais ont vu le jour (quelques années) avant. En Suisse, pour qu’une idée de cette ampleur se matérialise, il faut obtenir un large consensus. Si le rythme peut paraître parfois lent, à l’image des processus démocratiques des trois niveaux du pouvoir dont dépend l’avènement de Capitale Culturelle Suisse, il permet de laisser mûrir les projets, et donc accroît la probabilité qu’ils s’inscrivent dans la durée. Comme l’a dit son président, l’Association Capitale Culturelle Suisse a certes avancé lentement, mais elle n’a jamais reculé.
La récente reconnaissance de cette initiative par la Confédération lui a fait franchir l’étape qui lui résistait depuis longtemps, mais dont sa survie dépend entièrement : elle s’est enfin affranchie du Röstigraben. L’idée prend une ampleur nationale et éveille depuis peu la curiosité de régions qui n’avaient jusqu’alors signalé qu’un intérêt pour le moins mesuré. Tout semble donc désormais réuni pour qu’apparaisse, tous les trois ans, une nouvelle centralité en Suisse. Celle-ci servira de vitrine à des milieux culturels appelés à jouer un rôle croissant dans les sociétés contemporaines, mais elle offrira également des occasions de rencontres aux habitants du pays, et ce de manière plus fréquente que les rares et coûteuses expositions nationales. Son itinérance permettra enfin aux Suisses et aux Suissesses de découvrir d’un œil nouveau des villes dans lesquelles ils et elles ne font parfois que passer.
La première Capitale Culturelle Suisse, La Chaux-de-Fonds, se prépare déjà à les recevoir en 2027.
Notes de bas de page
- Le premier article a été consacré aux impacts des programmes similaires actifs dans d’autres territoires (disponible ici) et le troisième reviendra sur le choix de la Métropole horlogère comme première lauréate. ↩︎
- Il n’existe pas de version en ligne de ce document, mais il peut être consulté dès la page 157 de l’étude disponible à l’adresse suivante. ↩︎
- Spécialiste de communication. ↩︎
- Alors directeur du Festival de la Cité de Lausanne. ↩︎
- Disponible à cette adresse. ↩︎
- https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/HTML/?uri=CELEX:32017D1545 ↩︎
- https://visitbodo.com/en/topic/bodo-european-capital-of-culture-in-2024/ ↩︎
- Les membres de l’EEE/AELE ne peuvent cependant pas participer chaque année au programme. Cela fut possible en 2022 et 2024 et cela sera également le cas en 2028, 2030 et 2033. ↩︎
- https://www.europarl.europa.eu/factsheets/fr/sheet/169/l-espace-economique-europeen-eee-la-suisse-et-le-nord ↩︎
- Pour la liste des autres programmes, voir le premier article, disponible ici. ↩︎
- Voici la liste des personnes qui avaient été rencontrées dans le cadre de l’étude et la fonction qu’ils et elles occupaient alors : Nicolas Bideau (Directeur de Présence Suisse), Philippe Bischof (Directeur des Affaires culturelles du canton de Bâle-Ville), Rosie Bitterli Mucha (Cheffe de la culture et du sport de la Ville de Lucerne), Kurt Fluri (Conseiller national, maire de la ville de Soleure, Président de l’Union des villes suisses), Hedy Graber (Directrice des Affaires culturelles et sociales de la Fédération des coopératives Migros), Sonja Hägeli (Responsable de la promotion culturelle à la Fondation Ernst Göhner), Jacques Hainard (Ancien Conservateur et Directeur du Musée d’ethnographie de Neuchâtel et du Musée d’ethnographie de Genève), Andrew Holland (Directeur de Pro Helvetia), Sami Kanaan (Conseiller administratif de la Ville de Genève en charge de la culture et du sport), Michael Kinzer (Ancien Directeur du Festival de la Cité Lausanne), Giovanna Masoni Brenni (Conseillère communale de Lugano 2004-2016), Caroline Morand (Cheffe du Service de la culture de la Ville de Coire), Yann Riou (Adjoint au chef du Service de la culture de la Ville de Lausanne), Christine Salvadé (Cheffe de l’Office de la culture du canton du Jura), Laurent Tricart (Responsable éditorial et rédacteur de Lille 2004). ↩︎
- À la suite de l’étude de 2017, l’Association Capitale Culturelle Suisse a en effet fixé les deux objectifs généraux suivants pour son action : 1. promouvoir la culture en Suisse et valoriser sa diversité, et 2. contribuer par la culture au développement à long terme des territoires, selon leurs besoins respectifs. ↩︎
- Ratifiée en 2008 par la Suisse (explication disponible ici). ↩︎
- Voir le premier article (disponible ici). ↩︎
- L’analyse des dépenses culturelles des ménages suisses montre qu’ils ne consacrent en moyenne que peu d’argent à leurs sorties culturelles. Ainsi, en 2019, à prix courants, les dépenses mensuelles moyennes par ménage pour les catégories « Musées, expositions, bibliothèques, jardins zoologiques, etc. » et en « Théâtre et concerts » étaient respectivement de 6 et 16 francs (tableaux disponibles ici). ↩︎
- S’il n’existe pas d’indicateurs pour mesurer cette richesse, on peut peut-être en déceler la trace dans la croissance du nombre de personnes actives dans les secteurs culturels (Rota 2022), ou encore dans la notoriété croissante de certains grands rendez-vous culturels du pays (Art Basel, le Montreux Jazz Festival ou le Festival international du film de Locarno), mais aussi peut-être par la présence remarquée d’artistes suisses hors des frontières nationales (par exemple à Vienne où Philippe Jordan occupe la direction du très prestigieux Opéra d’État de Vienne et Milo Rau celle du festival de théâtre de la ville, le Wiener Festwochen). ↩︎
- Des travaux témoignent de la précarité dans les milieux culturels (Eder 2023; Perrenoud and Bataille 2017), mais, en raison des difficultés méthodologiques liées à l’exercice, peu tentent d’évaluer précisément le niveau des rémunérations des acteurs et actrices culturel·les en Suisse. Suisseculture Sociale propose quelques rapports à ce sujet (https://www.suisseculturesociale.ch/), et j’ai récemment essayé de le faire à partir des données de la caisse de pension Artes et Comoedia (disponible ici : https://www.fpac.ch/post/presentations-et-etude). ↩︎
- https://www.bak.admin.ch/bak/fr/home/themes/le-message-culture.html ↩︎
- Pour un résumé plus complet, voir l’étude de 2017 (Rota 2017). ↩︎
- Bien sûr, de nombreux cas d’échecs existent. L’étude de 2017 revient sur les difficultés que peuvent entraîner les grands événements : « éléphants blancs », gentrification, etc. (Rota 2017). ↩︎
- Par exemple, les investissements de la Confédération dans la construction de bâtiments et pour le génie civil entre 1994 et 2022 ont été réalisés à 75 % dans les villes (source des données), alors qu’elles n’accueillent que 50% de la population (ces calculs ont été réalisés à partir de la typologie des « villes statistiques » de l’OFS). ↩︎
- Le Conseil d’État du canton de Neuchâtel a ainsi récemment adopté un rapport à ce sujet à l’attention du Grand Conseil (voir ici). ↩︎
- Le résumé du débat se trouve ici. ↩︎
- L’appel pour Capitale culturelle suisse 2030 est ainsi prévu en décembre de cette année. ↩︎
- À l’image du récent passage de flamme entre Paris et Los Angeles, une passation symbolique de titre peut être réalisée entre les villes. ↩︎
- https://eur-lex.europa.eu/legal-content/FR/TXT/?uri=CELEX:32014D0445 ↩︎
- https://geoconfluences.ens-lyon.fr/glossaire/ville ↩︎
- Davantage d’informations à ce sujet sont disponibles ici. ↩︎
- Comme le rappelle un récent ouvrage consacré aux villes moyennes suisses, la ville ce n’est pas « un nœud dans un réseau ni (…) une centralité démographique, économique ou politique. Une ville est aussi une société locale, des lieux, des bâtiments et des événements emblématiques, des traditions, des antagonismes et des rivalités qui structurent la vie dans ses multiples dimensions : sociales, économiques, culturelles et politiques » (Felder et al. 2024:19). ↩︎
- La liste des villes est disponible ici. ↩︎
- Pour ne pas exclure le canton, une candidature conjointe de certaines communes du canton serait toutefois acceptée. ↩︎
- https://www.culture.gouv.fr/Label-Capitale-francaise-de-la-culture ↩︎
- https://capitalidellacultura.cultura.gov.it/ ↩︎
Bibliographie
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Boland, P., Murtagh, B., & Shirlow, P. (2019). Fashioning a city of culture: « Life and place changing » or « 12 month party » ? International Journal of Cultural Policy, 25(2), 246–265. https://doi.org/10.1080/10286632.2016.1231181
Ciattoni, A., & Veyret, Y. (2023). Les fondamentaux de la géographie (4e éd.). Armand Colin.
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